Dans l’histoire des supercheries littéraires, peu d’œuvres auront cheminé aussi loin que les Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs. Le 5 mars 1894, le jeune poète, à peine âgé de vingt-trois ans, ami intime d’André Gide et gendre futur de José-Maria de Heredia, compose la première de ces chansons. Et très vite, il conçoit l’idée d’attribuer ces poèmes en prose à une poétesse grecque imaginaire, Bilitis, contemporaine et amante supposée de Sappho. Sous couvert d’une traduction scrupuleuse, Louÿs met en scène un faux appareil savant : notices biographiques, références archéologiques, allusions à des manuscrits introuvables, et surtout, invention d’un second personnage, le professeur G. Heim, archéologue et philologue allemand — Geheimnis signifie « secret » en allemand, Heim le « chez-soi » —, qui aurait découvert les poèmes sur les murs d’une tombe de Chypre. Louÿs pousse le vice jusqu’à insérer dans le recueil douze pièces estampillées « non traduites ». La supercherie fonctionne à merveille : les hellénistes s’y laissent prendre, et ce n’est qu’après coup que l’auteur révèle la mystification. Détail savoureux : le livre était secrètement dédié à Gide et à une certaine Meriem ben Atala, danseuse berbère de l’oasis de Biskra, en Algérie. Derrière cette simple dédicace se profile un épisode décisif de la vie des deux écrivains : lors d’un voyage que l’un et l’autre décriront comme véritablement initiatique, ils firent la connaissance de cette jeune femme, dont la présence sensuelle et l’abandon troublant devaient cristalliser leurs fantasmes d’Orient et de liberté. Gide reviendra plus tard sur cette rencontre en des termes suffisamment explicites pour qu’aucun doute ne subsiste quant à la nature de l’« initiation » à laquelle il se prêta, entre découverte du corps féminin, franchissement des interdits moraux et déplacement intime de son propre désir. Le canular naît ainsi d’un double désir : celui de l’érudit qui veut donner à ses fantaisies érotiques l’aura d’un document ressuscité, et celui du libertin qui préfère avancer masqué.
Ce canular désormais classique éclaire d’un jour singulier le thème du dossier de cette livraison. Il rappelle combien la littérature du désir aime parfois se déguiser. De Bilitis aux faux journaux intimes, des mémoires apocryphes de courtisanes aux pseudo-confidences sexuelles d’auteurs masqués, l’érotisme ne cesse d’avancer sous le couvert, faisant du mensonge, de la dissimulation d’auteur et du jeu avec l’authenticité non pas un simple décor, mais l’un de ses moteurs secrets.
Littératures & Cetera #02 – Version PAPIER
20,00 €
Le désir et la lettre – Édito de Joseph Vebret
Dans l’histoire des supercheries littéraires, peu d’œuvres auront cheminé aussi loin que les Chansons de Bilitis de Pierre Louÿs. Le 5 mars 1894, le jeune poète, à peine âgé de vingt-trois ans, ami intime d’André Gide et gendre futur de José-Maria de Heredia, compose la première de ces chansons. Et très vite, il conçoit l’idée d’attribuer ces poèmes en prose à une poétesse grecque imaginaire, Bilitis, contemporaine et amante supposée de Sappho. Sous couvert d’une traduction scrupuleuse, Louÿs met en scène un faux appareil savant : notices biographiques, références archéologiques, allusions à des manuscrits introuvables, et surtout, invention d’un second personnage, le professeur G. Heim, archéologue et philologue allemand — Geheimnis signifie « secret » en allemand, Heim le « chez-soi » —, qui aurait découvert les poèmes sur les murs d’une tombe de Chypre. Louÿs pousse le vice jusqu’à insérer dans le recueil douze pièces estampillées « non traduites ». La supercherie fonctionne à merveille : les hellénistes s’y laissent prendre, et ce n’est qu’après coup que l’auteur révèle la mystification. Détail savoureux : le livre était secrètement dédié à Gide et à une certaine Meriem ben Atala, danseuse berbère de l’oasis de Biskra, en Algérie. Derrière cette simple dédicace se profile un épisode décisif de la vie des deux écrivains : lors d’un voyage que l’un et l’autre décriront comme véritablement initiatique, ils firent la connaissance de cette jeune femme, dont la présence sensuelle et l’abandon troublant devaient cristalliser leurs fantasmes d’Orient et de liberté. Gide reviendra plus tard sur cette rencontre en des termes suffisamment explicites pour qu’aucun doute ne subsiste quant à la nature de l’« initiation » à laquelle il se prêta, entre découverte du corps féminin, franchissement des interdits moraux et déplacement intime de son propre désir. Le canular naît ainsi d’un double désir : celui de l’érudit qui veut donner à ses fantaisies érotiques l’aura d’un document ressuscité, et celui du libertin qui préfère avancer masqué.
Ce canular désormais classique éclaire d’un jour singulier le thème du dossier de cette livraison. Il rappelle combien la littérature du désir aime parfois se déguiser. De Bilitis aux faux journaux intimes, des mémoires apocryphes de courtisanes aux pseudo-confidences sexuelles d’auteurs masqués, l’érotisme ne cesse d’avancer sous le couvert, faisant du mensonge, de la dissimulation d’auteur et du jeu avec l’authenticité non pas un simple décor, mais l’un de ses moteurs secrets.
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